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Le Désert de Retz


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Le Désert de Retz, paysage choisi
de  Julien Cendres et Chloé Radiguet


par Vincent Noce

Version intégrale de l'article paru dans Libération magazine du 16-17 janvier 2010.
Nous remercions Vincent Noce de nous l'avoir transmis et de nous avoir autorisé à le mettre en ligne.

Julien Cendres déborde d’émotion. En septembre, au pied levé, Frédéric Mitterrand, s’est rendu au Désert de Retz, pour saluer officiellement la restauration du bois qui l’enserre, en bordure de la forêt de Marly. Pour l’écrivain, c’est une consécration. Parce qu’il s’y promenait enfant, il a fait de sa résurrection un long combat personnel. Il n’y habite pas, mais le Désert l’habite. Quand il ne se trouve pas dans les collines du Perche à écrire, Julien Cendres fait un saut au Désert, où il se sent chez lui, dans ce rêve de pierres d’un autre temps.
Ce parc a toujours été un mythe pour les amoureux du patrimoine. Peu ont eu la chance de le voir. Les plus insolents parmi nous, dédaignant les panneaux prohibitifs posés par des propriétaires renfrognés, se sont bien affrontés aux ronces et aux orties, quand ils n’étaient pas coursés par les vaches. Un temps, des chiens menaçants se montraient plus efficaces.
François Mitterrand a fait l’école buissonnière de manière plus originale. Le survolant par hasard en hélicoptère avec Jack Lang, il s’y est posé à l’improviste. Un peu plus tôt, lors d’un dîner, Régine Deforges lui avait parlé de la passion entretenue par Julien Cendres pour cette curiosité. Fasciné sur le champ, le président ordonna de débloquer des fonds sur les grands travaux pour un premier sauvetage. Et offrit deux jours plus tard à Julien Cendres d’écrire une préface pour le livre qu’il préparait.
Le nouveau ministre de la Culture non plus n’avait jamais vu le domaine. Mais, il y a douze ans, à la première parution de l’ouvrage, Frédéric Mitterrand avait convié l’auteur pour en parler une heure à son émission du dimanche sur Europe 1. Le livre (1) est remarquable. Julien Cendres a mis vingt ans à collecter de la documentation. Il était tellement plongé dans son sujet qu’il peinait à écrire. Pour trouver la distance nécessaire, il dut se trouver un partenaire, en la personne de Chloé Radiguet, nièce de l’écrivain.
Le Désert de Retz est considéré comme le plus beau «jardin anglo-chinois» du XVIIIe siècle, réputé pour ses «fabriques» ou «folies», autrement dit ses pavillons de fantaisie, qui étaient à la mode dans toute l’Europe, jusqu’à Saint-Pétersbourg, où Catherine la Grande en édifiait dans son château. Longtemps, il est resté propriété privée en déshérence. Ceint de murs. Invisible. On voyait les sous-bois en friche, on devinait les bâtiments envahis, effondrés. Certains avaient entendu parler du passage d’une autoroute, de mutation d’une partie du domaine en golf, de non respect des permis de construire, d’un circuit automobile de crash-test (2), de rachat pour un franc symbolique, sur fond de désintérêt des élus locaux, de subventions publiques quand même, de restaurations, d’ouvertures suivies d’autant de fermetures, de deux immondes maisons édifiées par le président de la banque Worms juste à côté, de désaccords entre associés, d’un propriétaire se prenant pour la réincarnation du seigneur du lieu, une histoire ruinée. Déjà, il y a plus de quarante ans, défendant ses lois de protection du patrimoine au parlement, André Malraux avait cité en exemple le scandale du Désert de Retz tombant «non pas en ruine, mais en poussière», du fait du «propriétaire forestier».
Si, aujourd’hui, le domaine sort de ce naufrage, on le doit à l’opiniâtreté d’une association historique locale et de sympathisants comme Julien Cendres, qui n’ont jamais baissé les bras, jusqu’à recevoir l’appui décisif de l’actuel député-maire de Chambourcy, Pierre Morange. Il y a deux ans, après un long bras de fer avec les propriétaires, la commune a pu acheter le Désert de Retz pour un euro symbolique, avant d’en reprendre la réhabilitation. Cet automne, il a été rouvert à des visites ponctuelles (3). Les vingt hectares de bois, qui étaient devenus une vraie jungle, ont été nettoyés. Les «fabriques» libérées de la végétation qui les engloutissaient. La restauration en est à mi-parcours, et il faudra encore une mobilisation financière importante, mais il est déjà très émouvant de pouvoir se promener dans les frondaisons. Surtout avec Julien Cendres.
Les surréalistes et les situationnistes ont tenu conclave en ces bois magiques. Ce nom poétique est tout simple. Retz, c’est le lieu-dit, un mot dévié de «roi»: la forêt de Marly, où les souverains aimaient chasser un gibier abondant, était par excellence chasse royale. Le «désert», c’est tout simplement un lieu de retraite. On appelle ainsi la large circonférence qui protège et alimente les monastères retirés dans l’isolement et le silence. Au XVIIIe, il est devenu aussi ce que l’Encyclopédie définissait comme «un lieu propice à cultiver le rêve et la nostalgie».
Exactement ce que fabriqua, sous le règne de Louis XVI, un «illusionniste de génie», selon les mots de Julien Cendres. François Racine de Monville était de ces brillants esprits des lumières, aux qualités sans nombre. Imbattable au jeu de paume (le tennis de l’époque), tirant à l’arc «mieux qu’un sauvage», rivalisant au pistolet avec le duc de Nassau et Louis Philippe d’Orléans, il brillait à la cour de Versailles proche. Danseur et cavalier, cavaleur aussi. Les gazettes bruissaient de ses aventures, aubades galantes, et même enlèvements de jeunesse. La maréchaussée aussi. «Monsieur de Monville a fait l’emplette, la veille du jour de l’An, d’une demoiselle», rapportait un policier méticuleux. Un esprit aussi original ne pouvait que déplaire aux tribunaux de la Terreur, qui lui reprochèrent son «anglomanie» et sa complicité avec «l’infâme duc d’Orléans, dont il était le compagnon de plaisir, entreteneur de la petite Sarah, actrice de la Montansier». Avec laquelle il était soupçonné de correspondre. Pas faux: dès qu’il fut libéré, au lendemain de l’exécution de Robespierre, il la rejoignit rue Neuve-des-Mathurins. Son ami d’Orléans, qui s’était rebaptisé «Philippe Egalité» pour siéger avec la fraction libérale à l’assemblée révolutionnaire, avait été guillotiné plus rapidement, en novembre 1793. Il dînait avec François Racine quand il apprit la décision de son arrestation. Ce dernier put se cacher un temps. Il vécut jusqu’en 1797, emporté en quatre jours par une gangrène entraînée par un abcès à la gencive.
Poète et musicien, il composait des romances et des arias, qu’il faisait jouer dans ses temples factices. Architecte, il en a lui-même dessiné les plans, comme il l’avait fait pour ses deux hôtels particuliers à Paris. Il aurait également contribué aux pavillons du parc Monceau. Agronome et botaniste, il avait repris à 22 ans la charge de grand maître des eaux et forêts de Normandie. Féru d’astronomie et de physique, il était l’ami des peintres Carmontelle et Vigée-Lebrun, laquelle a réalisé son portrait (aujourd’hui disparu), comme du prince de Ligne, franc-maçon cosmopolite, plaidant contre les maux de l’époque, la haine des juifs et la sujétion des femmes. De Monville n’abandonna pas la comtesse du Barry (c’était elle, la jeune «emplette» du réveillon) quand Louis XV l’exila à Louveciennes. Marie-Antoinette, qui était tout à fait dans le goût de ces pastiches, les souverains de Suède et d’Allemagne, Benjamin Franklin, séjournèrent dans sa fausse pagode ou sa tour brisée. Il échangea une correspondance avec Gustave III, auquel il envoyait ses projets et plans d’architecte. Ses contemporains le décrivent comme un grand mélancolique, comblé de talents, édifiant un univers dans lequel il voulait mettre la planète entière pour secouer le fardeau de l’ennui.
En 1774, dès qu’il prend pied sur le terrain «à six lieues de Paris», où il finira par se retirer, le nouveau seigneur dessine 47 pavillons. Il en réalisera 21. Il en subsiste 11 (certains emportés par l’autoroute de l’Ouest). Le premier à voir le jour est le Temple au dieu Pan. Suivent la Maison chinoise, le Temple du Repos, une serre, un obélisque (en tôle peinte), un treillage «en architecture arrangée», une pyramide. Il creuse des rivières et étangs artificiels. Sur la feuille de la commande des arbres qu’il passe aux pépinières royales, le magasinier écrit: «cet homme est fou, il ne doute de rien». Il plante 4 050 peupliers d’Italie, marronniers d’Inde, sorbiers des oiseaux, cornouillers à bois rouge, sumacs et sureaux du Canada. Certains ont été transférés au Muséum en 1794, d’autres vendus, d’autres encore abattus par les tempêtes. On a encore coupé 5 000 stères depuis 1999.
François Racine adjoint une ancienne chapelle villageoise à l’ensemble, qu’il laisse délibérément en ruine. Ainsi le vrai et le faux se poursuivent-ils dans un jeu de miroirs sans fin. Sur le modèle présenté en 1782 à l’Académie des sciences par Dom Gauthey, il envisage d’installer des tuyaux métalliques portant la voix jusqu’à ses ouvriers à Saint-Nom-la-Bretèche. Il installe des réseaux hydrauliques, qui, encore aujourd’hui, conduisent l’eau du plateau vers la commune. Vaillant, Pierre Morange, qui nous a rejoints dans cette promenade, soulève un regard à la barre à mine pour laisser voir des voûtes à vingt mètres de profondeur. Il est assez singulier ce député-maire. On peut le voir passer ses dimanches à ranger des pierres, ou gratter la mousse de la pyramide. Il partage le songe humaniste de François Racine, qu’il voudrait voir illuminer sa vallée. Il a ainsi promu un lycée international, dans lequel il rêve de faire apprendre toutes les langues de l’univers. Il voudrait rouvrir le domaine peu à peu, voire reconstituer les monuments disparus, mais sans le transformer en destination touristique. Julien Cendres s’est mis en retrait.  
Sous l’Ancien Régime, le visiteur devait être impressionné dès son arrivée en calèche par une porte aujourd’hui fermée, ouvrant sur une fausse grotte, éclairée par deux torchères brandies par des satyres. La maison chinoise, qui était décorée de laques, d’objets en jade et de vases de porphyre, a été construite en teck importé d’Inde. La bibliothèque avait été installée à l’étage. La pyramide servait de glacière. Comme dans celles qui existent toujours à Versailles, on pouvait conserver la glace, prise dans la paille, près de trois ans pour servir des sorbets. Un Tombeau voisinait avec une Laiterie arrangée. Rien n’échappait au concepteur de cette cosmogonie. Les vaches étaient blanches, pour s’associer à la porcelaine du service, et faire valoir le vert du pâturage. La Ferme ornée comptait 800 pommiers. Une Tente siamoise abritait les armes de collection. La réalisation la plus importante est une tour de 44 pieds de diamètre, dans laquelle s’installa le maître. Les traces d’une foudre imaginaire ont été gravées en zigzag sur cette fausse ruine, que peupliers et mélèzes semblent regarder d’un air un peu effrayé. Cas unique à notre connaissance de la transformation d’un de ces pavillons de fantaisie en résidence principale. Habituellement, on y recevait les amis, on lisait, on écoutait de la musique, on jouait aux cartes, on mangeait des fruits, et, bien sûr, on sacrifiait à tous les cultes dévolus aux dieux de l’amour. Livres et intérieurs ont été pillés, ou dispersés dans les ventes révolutionnaires, mobilier en acajou, statues de bronze, peintures des ruines romaines par Hubert Robert ou Van Loo.
Il faut cependant, dans cette déambulation, lire plus avant. Il y avait un propos dans cette fantaisie. «La tour, si elle n’était pas «brisée», aurait atteint cent vingt mètres de haut. On est loin du jeu d’ornement», commente Julien Cendres. Elle sert de commentaire philosophique au programme du domaine. Elle est la tour de Babel, dans laquelle se croisaient toutes les cultures du monde, et que Dieu détruisit pour sa démesure. Elle est la Raison rivalisant avec l’Etre suprême. Julien Cendres retrouve ainsi dans le parcours une leçon initiatique très ordonnée, conforme à la symbolique maçonnique, se réclamant «de toutes les nations, de toutes les langues, de toute parenté, de tout dialecte». François Racine était plongé dans ce milieu, et participait à des réunions avec le duc d’Orléans, qui était le premier grand maître du Grand Orient de France, et Choderlos de Laclos, l’auteur des Liaisons dangereuses. Le Rocher de l’entrée, figure platonicienne, organise le passage du chaos au monde de la connaissance. L’Esprit universel chemine à travers les civilisations (la colonne grecque, le temple romain, la tente nomade, la pagode chinoise..) aboutissant à la forme parfaite de la pyramide, sur le haut de la colline, abritant la pureté de la glace. En contrepoint, il n’est peut-être pas innocent que la chapelle, rebaptisée Eglise gothique, ait été abandonnée en ruine, en bas du vallon. Cette quête de l’étrange est inséparable du goût du savoir, et de l’insatiable liberté qui l’accompagne, et qu’il nous est permis de redécouvrir sous l’émerveillement des sens.  
 

(1)     Le Désert de Retz, paysage choisi, dont une édition augmentée vient de paraître (Editions de l’éclat, 46€). Julien Cendres avait précédemment publié chez Régine Deforges un texte érotique qui lui avait valu les foudres de Charles Pasqua alors ministre de l’Intérieur (réédité par Joëlle Losfeld, Gallimard, 17€). L’épisode avait beaucoup amusé François Mitterrand, et suscité sa sympathie pour l’auteur libertin.

(2)     On parle bien aujourd’hui de construire un circuit de Formule 1 sous le château d’Ecouen.

(3) Contact Mairie de Chambourcy : 01 39 22 31 31 (mairie@chambourcy.fr)

PARU SEPTEMBRE 2009

Collection «Philosophie imaginaire»

ISBN 978-2-84162-195-8

176 p.

Format 24 X 29

Nombreuses illustrations et documents inédits.

Photos de Denise Bellon, Daniel Boudinet, Philippe Dollo, Patricia Farazzi, Izis,Michael Kenna, Steve Wilson etc.

Préface de François Mitterrand

Postface de Pierre Morange

46 euros

Mise en page et maquette: Paul Raymond Cohen

Pour plus de renseignements sur les visites du Désert de Retz, consulter le site de la Mairie de Chambourcy


 

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